Qu'est la Valeur ?

Sur la question d'Aristote


Aucune ligne précise de démarcation ne sépare les choses qu’on apprend mais qui sont déjà connues des autres, de celles qui sont nouvelles pour tout le monde. Ce qui constitue la nouveauté dépend de la nature des connaissances qui sont déjà dans l’esprit du système de résolution de problème, et du type d’aide qu’on reçoit de l’environnement en complément de ses propres connaissances. Nous devons nous attendre, par conséquent, à ce que des processus très semblables à ceux utilisés dans les systèmes d’apprentissage soient utilisés pour construire des systèmes qui découvrent de nouvelles connaissances. Herbert A. Simon, “Mémorisation et apprentissage”, in Les Sciences de l’artificiel (1996)


   Il faut rappeler une question qu'aurait pu poser ARISTOTE :

" Comment peut-on, en théorie, comparer deux objets aussi dissemblables qu'une paire de sandales (xA) et une toge (yB), par exemple ? "

   À laquelle, il aurait pu répondre : 

" en théorie pure, il n'y a pas de réponse. Dans la pratique, on réalise l'opération couramment puisqu'une toge vaut trois paires de sandales. C'est la juste valeur dans l'échange ".

   Avec SMITH, RICARDO et plus tard MARX, constatant qu’historiquement les échanges marchands se fondent en tendance sur les coûts de production en travail, la question devient :

« Comment fonder en théorie l'Équivalence ? Pourquoi xA = yB ? "

Réponses des classiques et de MARX, pour qui ARISTOTE était le "grand penseur qui a analysé le premier la forme valeur .. » Le capital, livre premier (1867), Editions sociales, 1977, tome 1, p. 73.  :

1 — La notion de valeur-travail chez RICARDO.

Le travail est :

— le fondement de la valeur,
— la mesure de la valeur,
— mais il a une valeur lui-même.

Pour Ricardo, le travail est la substance de la valeur d’échange. La valeur-travail est ainsi fétichisée, au sens où elle naturalise ce qui est le produit de certains rapports sociaux, faisant du travail une catégorie transhistorique. Pour Ricardo, la rhéorie de la valeur-travail est essentiellement théorie de la mesure de la valeur par le temps de travail et les quantités de travail.

   Mais, comment trouver une mesure invariable des valeurs ?

2 — Réponse de MARX : xA = yB

De la valeur, le travail en est :

— le fondement,
— la mesure,
— sa propre valeur. Toutefois, il n'existe pas de valeur force de travail. Car il y a une différence entre la valeur et le prix ( valeur = abstrait, théorique pur ; prix = concret, concurrence ).

Marx définit, contrairement à Ricardo, non pas une valeur-travail, mais une valeur comme forme sociale des produits du travail.

D'où sa genèse de la monnaie, à partir des différentes formes de la valeur.

a — forme relative de la valeur : xA = yB
b — forme générale de la valeur : xA = yB ; yB = xA
c -  forme équivalent général : xA = yB = zC = T.O.R

  Ce qui implique que :

— la monnaie est une marchandise ( fin du XIXe),
— elle ne mesure pas la valeur, mais en est issue,
— en tant que marchandise, la monnaie obéit aux lois des marchandises.

Ses fonctions entraînent ses formes :

— comme mesure de la valeur elle est abstraite : compte comptable,
— comme moyen de circulation, elle est un signe,
— comme instrument de paiement : cash par exemple.

  Contrairement aux classiques libéraux, Marx ne donne pas à la monnaie une valeur d’échange. Pour lui, le rôle de la monnaie dans l’accumulation du capital est de dissimuler l’exploitation.

La monnaie est donc essentiellement un fait social.

Marx analyse le travail à la fois comme procès de production et comme procès de valorisation (création de survaleur, de profit...). Ce dernier correspond au travail comme source de valeur : le travail concret des individus dans la production est le support du travail abstrait qui alimente le renouvellement et l’extension du capital?

Contrairement à A. Smith et D. Ricardo, il ne traite cette catégorie économique comme une donnée transhistorique naturelle.

Pour Marx, comme pour Proudhon, le travail n'est nécessaire que dans sa fonction première : permettre la satisfaction des besoins.

   À écouter le chantre de l'économie néolibérale qu'est Jean-Marc Daniel (Entretiens de Pétrarque de 2009 à Montpellier), il est inutile de lire Marx. Ricardo suffit à notre compréhension de l'économie. Pour lui, la crise de la valeur n'existe pas !

Crise de la Valeur

La critique de la valeur n'a rien d'un économisme.

Le Travail, comme l’Univers, comme la Raison, ne revêt des formes pures et régulières, qu’autant qu’il est groupé, composé, sérié dans sa division. Fractionné en parcelle infinitésimale, ou réduit à ses derniers éléments, le travail est, pour celui qui l’exécute, chose inintelligible, abrutissante, stupide. Pierre-Joseph Proudhon, De la création de l’ordre dans l’humanité, ou principes d’organisation politique (1843)

La mesure de toute chose par le temps de travail abstrait est devenue, ainsi que MARX l'annonçait dans les manuscrits de 1857, une mesure "misérable" des rapports sociaux. Daniel BENSAID (Politis, 2009).

Dans sa « Critique du programme de Gotha »,1875, Marx combattit l’idée qui veut que le Travail soit la seule source de la Valeur. Pour lui, il n’était que l’expression d’une force naturelle, la force de travail. Donc, la Nature est autant que le Travail la source des valeurs d’usage (constituant de fait la richesse) !

Comment apprécier la Valeur ?

Il va de soi que la valeur des marchandises dépend du temps dépensé pour les produire, de la "productivité".


Il va de soi que le partage de la valeur ajoutée dépend de l'intensité du travail, de sa durée hebdomadaire et du pouvoir d'achat des salariés.


La valeur et le taux d'exploitation, que MARX voyait cachés derrière le mouvement apparent de l'économie, s'affichent aujourd'hui, à peine maquillés, sur la voie publique.

D'où vient ce contraste ? De l'absence d'une théorie du lieu précis entre cette réalité cachée ( la valeur et l'exploitation) et la réalité apparente (le monde enchanté des prix et des revenus). Proudhon avait pressenti cette aporie.


Le travail, en tant que procès de valorisation, est soumis à deux nécessités :

- celle de toujours augmenter la productivité,


- et celle  que le temps de travail immédiat (temps effectivement rémunéré) soit dépensé à la production de la richesse.


Dans une société déterminée par la marchandise (un produit est une marchandise quand il est à la fois valeur d’échange et valeur d’usage), le travail, quel qu'il soit, porte toujours le visage de Janus :


- en tant que travail concret, il détermine la face d'usage d'une marchandise (cette réalité s'estompe derrière sa seule dimension comptable de la "quantité de temps"),


- en tant que travail abstrait, il dérive de la fonction sociale médiatisante du travail. C'est ce dernier  qui est à la base des rapports sociaux.


Avec La substance du capital de Robert Kurz, il convient de reconnaître que le travail "abstrait", selon l'acceptation de Marx, n'est rien d'autre que la substance du capital. Concrètement, le travail-marchandise n'est pasc seulement pour le capital le moyen de s'accroître, il est aussi un instrument de domination sociale des travailleurs.

Or, historiquement selon Marx, " la valeur devient de moins en moins adéquate comme mesure de la richesse réelle produite" (https://www.cairn.info/revue-francaise-de-socio-economie-2010-2-page-175.htm). Cette logique de la valeur conduit non seulement à une limite interne absolue, mais aussi à une limite externe située dans la nature (Anselm Jappe, Crédit à mort. La décomposition du capitalisme et ses critiques).


La controverse entre Bernard Friot et Anselme Jappe (Après l’économie de marché) est une introduction stimulante à cette question de la crise de la valeur. De plus, elle est très pertinente pour ouvrir un débat sur le "revenu universel" que n'a pas manqué de fermer l'anarchiste Denis BAYON.

L’ouvrage incontournable sur cette dispute est celui de André Orléans : «  l’Empire de la Valeur. Refonder l’économie. » En effet, il nous propose, à la suite de Friot et Jappe, une nouvelle façon de penser cette économie de marché... à partir des propres contradictions du système. 

Le revenu universel (mieux allocation de base) ne change rien à la structure économique de notre société, dont le fondement est l'extorsion du profit dans le seul but de l'accumuler. Or, la richesse ne peut se construire que sur les inégalités. Il ne faut pas se tromper de cadre d'analyse : nous vivons toujours une crise historique de la loi de la valeur. Donc, qui croit abolir l'inégalité par le "revenu universel" institue, bien que de noble intention, la "pauvreté universelle" !