Sécure-liberté


– Des fois j’arrive plus à savoir si c’est moi qui débloque ou si c’est le monde qu’est devenu une fosse septique.
– Les deux. Mais votre plus gros problème, c’est que vous êtes un moraliste.

James Crumley, Le Dernier Baiser (1978)


    En France, l’inscription de l’état d’urgence dans la loi a balayé les dernières illusions qu’on pouvait entretenir sur ce qu’est la démocratie.

   Dans la société spectaculaire marchande, on existe à proportion de ce qu’on achète. De ce fait, tout individu éjecté hors du monde enchanté des prix et du revenu se retrouve brutalement privé de l’accès sanctifiant aux marchandises. Il est alors condamné à une forme inexorable de mort sociale, au rebut.

    Or, les dérives capitalistiques de ces dernières décennies impliquent la suppression programmée du travail en général. Cette politique revêt par euphémisme l’appellation de « lutte contre le chômage de masse ». C’est là une menace qui n’épargne pas grand monde. De plus, quand la richesse se concentre, la pauvreté se propage et se radicalise – dans tous les sens du terme. On voit dès lors se répandre dans la société un sentiment oppressant d’insécurité, de peur de l’autre, accentué par la perte des repères traditionnels, la virtualisation des rapports humains et l’éradication de tout sens de la communauté.


     C’est cette angoisse diffuse que les machines à fabriquer de l’opinion détournent de ses causes profondes : elles transforment un besoin légitime de sécurité en obsession de masse d’autant plus anxiogène qu’elle est abstraite et indéterminée.

    Ce qui est tout à fait concret, en revanche, c’est l’archaïque nécessité pour les possédants de protéger leurs avoirs. À l’instar d’Adam Smith dans ses Conférences, les tenants du libéralisme ont toujours appelé un État fort : « S'il n'y a pas de propriété, il ne peut y avoir de gouvernement, car le but même de celui-ci est de protéger la richesse et de défendre les riches contre les pauvres. »

     En résumé, la République, à laquelle est attribuée la vocation d’incarner et de garantir la sécurité, reste un univers où tout le monde a peur : les gueux de ne jamais rien avoir, et les rupins de perdre ce qu’ils ont.

   Plus original est le tour de passe-passe « démocratique » qu’opère le système médiatique, et qui consiste à faire accroire que ce qui vaut pour les seconds vaut pour les premiers. Cependant, la rengaine immarcescible de la « réforme » de l’État ne tire son sens que de l’éloge des « marchés », et les objectifs et le contenu de toutes les lois « sécuritaires » ne se conçoivent pas indépendamment de la liquidation des droits sociaux et économiques. Dans ces conditions, on comprend que les appels à la sécurité publique doivent rester aussi fumeux qu’incantatoires.

    Naguère, la face sociale et la face civile de la sécurité (ou de la « sûreté », comme il est parfois écrit) ont toujours été présentes dans les Déclarations des droits de l’homme.

    Dans la Déclaration de 1789, la sûreté consiste à garantir chaque individu contre l’arbitraire. Selon l’article 2, la sûreté est l’un des quatre droits naturels et imprescriptibles, avec la liberté, la propriété et la résistance à l’oppression. (L’égalité n’apparaîtra au même article qu’en 1793.)

     La Déclaration de 1793 donne de la sûreté une définition plus large, en précisant qu’elle « consiste dans la protection accordée par la société à chacun de ses membres pour la conservation de sa personne, de ses droits et de ses propriétés». Elle affirme en outre que la société a l’obligation d’assurer la « subsistance des malheureux ».

   La Déclaration universelle de 1948 n’utilise le mot « sécurité » que pour affirmer : la reconnaissance des droits économiques, sociaux et culturels (art. 22 : sécurité sociale ; art. 25 : sécurité face au chômage)